Ils témoignent //

Patrick Gohet, Adjoint au Défenseur des Droits en charge de la lutte contre les discriminations

Le 22/12/2015

Interview de M. Patrick Gohet – Adjoint du Défenseur des droits en charge de la lutte contre les discriminations et de la promotion de l’égalité

 

Le Défenseur des Droits, autorité constitutionnelle indépendante, est l’institution en charge de faire respecter les droits des citoyens face aux administrations publiques et privées, de promouvoir la lutte contre les discriminations ainsi que la déontologie des forces de sécurité.

Patrick Gohet est l’adjoint du Défenseur des Droits chargé de la lutte contre les discriminations depuis 2014. Ancien Directeur général de l’UNAPEI, Délégué interministériel aux personnes handicapées de 2002 à 2009, puis Inspecteur général des affaires sociales, Patrick Gohet a particulièrement œuvré en faveur de la défense des droits des personnes en situation de handicap.

 

Audiens :

La culture, en tant que 4ème pilier du développement durable, est perçue comme un vecteur d’unité et de fraternité, et à ce titre un moyen de lutter contre toutes les formes de discriminations. Qu’en pensez-vous ?

 

Patrick Gohet :

Notre espèce ne fonctionne pas à l’instinct. Notre vivre ensemble n’est pas inné, mais se conçoit, se construit, s’expérimente et s’améliore depuis la nuit des temps. Et c’est parce que nous ne fonctionnons pas à l’instinct, ou du moins que nous sommes l’espèce qui fonctionne le moins à l’instinct, que nous avons créé l’éducation et les conventions sociales : nous avons inventé la politique, comme système nous permettant de vivre ensemble en harmonie. Le ressort profond de notre espèce, c’est de comprendre et de s’approprier son environnement, pour le mettre au service de ce vivre ensemble. Et si nous avions un instinct, ce serait bien celui-là. A ce titre, c’est ça notre culture, et pas seulement le théâtre ou le cinéma, la peinture, etc. Cette culture humaine, en tant que vecteur d’harmonie, est la dimension la plus aboutie, la plus expressive de ce que nous devenons.

En tant qu’observateur, et sans aucune posture anthropologique, je considère que les premières pratiques culturelles –les peintures pariétales-, ont consisté à reproduire le monde. Ensuite, l’Homme a voulu embellir ce qu’il observait, et ce dans tous les domaines : le chant de l’oiseau, par exemple, a pu inciter l’Homme à reproduire, diversifier et enrichir les sons perçus. La culture au sens large, c’est cela : la politique, l’éducation, et l’expression qu’ont les hommes pour décrire, voire dépasser leur vision du monde –à l’instar de l’art abstrait.

Notre espèce possède, plus qu’un instinct, une aspiration à la connaissance, à tel point qu’au stade actuel, nous pensons que le monde et la Nature sont à notre disposition, et que nous en faisons ce que nous voulons. Au mépris peut être d’une certaine conception de la Politique comme équilibre entre l’initiative individuelle et l’intérêt collectif. C’est cela la société légitime : celle qui garantit la possibilité pour chacun de découvrir, développer, et faire profiter de ses talents la communauté, et en même temps d’organiser ces activités de la manière la plus complémentaire et pacifique possible. Voilà ce qu’est peut-être l’histoire, le sens et la destination de l’aventure humaine.

Néanmoins, et sans y associer de connotation religieuse, l’espèce humaine est en proie à une lutte constante entre ces deux notions imprécises mais bien réelles que sont le bien et le mal. Avec concrètement des périodes où règne l’harmonie, et d’autres où cette harmonie est remise en cause, notamment parce que le système en place s’use et sécrète des défauts.

Le système le plus souhaitable, que l’Histoire identifie comme le plus approprié, c’est celui qui concilie la liberté d’initiative et la solidarité collective. Et une institution comme le Défenseur des Droits est au cœur de cette problématique. L’être humain aspire à la sécurité, la liberté de développer ses talents, et la dignité. Vivre décemment et être respecté. Mais tout cela suppose que les outils que sont la politique, l’éducation et la culture soient harmonieux, et que nous en soyons des acteurs.

 

Vous évoquez justement la culture et l’éducation. En France, le système d’éducation est souvent perçu comme l’un des plus inégalitaires d’Europe. Ne croyez-vous pas qu’aujourd’hui on tente, peut-être à tort, d’investir la culture d’un rôle qui n’est pas le sien, en termes de transmission des connaissances notamment ?

Je pense qu’il s’agit d’un tout interactif : parce qu’on a une certaine éducation, la culture évolue ; l’évolution culturelle conduit à un progrès de l’éducation. Il faut à la fois apprendre et créer : développer les deux domaines de la connaissance et de la création conjointement. Et l’un ne peut se substituer à l’autre.

Mais nous devons être vigilants quant aux conséquences de ce double processus. En effet, apprendre et créer c’est maîtriser. Nous sommes arrivés très loin dans la connaissance des phénomènes qui nous entourent, et nous progressons encore, mais ce phénomène peut s’avérer dangereux pour la sauvegarde de l’humanité. Ainsi la découverte de l’atome a-t-elle d’abord servi à détruire autrui. Nous avons tellement progressé dans la connaissance des phénomènes naturels que nous devons d’autant plus maîtriser ces connaissances et nous interdire d’en faire mauvais usage.

La culture et l’éducation ont plus que jamais un rôle à jouer, pour permettre à l’homme de comprendre quel est son impact sur le monde qui l’entoure, et comment se développer sans lui nuire.

 

Justement, vous parlez de cette nécessité pour chacun du fait d’apprendre et de créer. Or il existe en France des freins concrets à ces possibilités pour toute une catégorie de citoyens –notamment les personnes en situation de handicap, ou les publics empêchés. Pourriez-vous nous décrire les actions du Défenseur des Droits pour promouvoir le droit de tous à accéder à la culture ?

Le Défenseur des Droits est un agent de paix, un médiateur, et non un juge. En cas de discrimination flagrante et consciente, bien sûr, nous pouvons renvoyer l’affaire devant la justice. Mais notre mission consiste avant tout à garantir l’harmonie entre les citoyens. Et effectivement, il est des catégories handicapées au niveau physiologique, social, ou culturel,  ce qui génère des discriminations. Par le biais des saisines que l’on reçoit, et des conclusions générales que l’on en tire, nous nous employons tout d’abord, et fermement, à rétablir dans leurs droits les personnes discriminées, en créant un accord entre l’auteur volontaire ou involontaire et la victime de cette discrimination.

Ainsi, certaines personnes, en fonction de leur handicap, de leur origine, de leur état de santé, etc. rencontrent des obstacles pour accéder, voire participer à la création culturelle. C’est pour cela que nous aurons en 2016 une réflexion sur l’accès à la culture et à l’acte de créer pour les personnes en situation de handicap. Réflexion cruciale car il s’agit d’un des parents pauvres de la politique du handicap. Et vous savez combien le Défenseur des droits, Jacques Toubon, est attaché au domaine de la culture. Une personne en situation de handicap aujourd’hui, quand elle aime le cinéma, ne choisit pas un film ; elle essaye de trouver une salle accessible. Nous devons nous emparer de telles problématiques si nous voulons assurer pleinement l’égalité des droits pour tous.

 

Et plus personnellement, quelles sont vos réflexions sur ces thématiques ?

J’ai participé en octobre dernier à une audition au Sénat sur ces questions d’accessibilité de la culture, notamment en présence de membres de la société civile.

De mon point de vue, il doit y avoir une exigence de qualité et d’authenticité : il faut donner tous les moyens à la personne handicapée pour pouvoir donner le meilleur d’elle-même, afin qu’elle bénéficie des conditions préalables auxquelles tout créateur doit avoir accès.

Mon engagement sur ces thématiques date quant à lui de 1987. A l’époque, une proposition de loi du sénateur Henri Caillavet comportait le dispositif suivant : si trois médecins diagnostiquaient un polyhandicap profond sur un bébé de moins de trois jours, la loi pouvait autoriser qu’on le laisse mourir. Ce projet a provoqué un tollé. En tant que Directeur adjoint de l’UNAPEI à l’époque, j’ai débattu avec ce sénateur, sur la question finalement essentielle : qu’est-ce qui permet de décider qu’une vie vaut ou ne vaut pas d’être vécue ? Quand vous êtes en présence d’une personne handicapée profonde, et que vous posez votre main sur la sienne, vous allez provoquer une réaction. Puis caressez la main, et vous verrez se dessiner sur son visage une réaction d’apaisement, voire un sourire. Il ou elle vit, a des sentiments – à la mesure de ses capacités résiduelles. Qu’est-ce qui permet, au nom de quelles références, de quelle vie idéale, de décider de son sort ?

Nous avons alors décidé de le démontrer. Nous avons considéré que ces hommes et ces femmes, jeunes et moins jeunes, créent des choses. Ils peignent, chantent, font de la musique. Cela signifie donc qu’ils sont sensibles, peuvent émouvoir, réagir face à ce qui les entourent, et savent le traduire et le représenter. En 1989, l’UNAPEI accueillait justement le 10ème Congrès mondial du handicap mental, avec près de 130 délégations. Nous avons donc, symboliquement, organisé à la chapelle de la Sorbonne une exposition de 100 œuvres d’artistes, 50 étant « valides », et les 50 autres en situation de handicap. Une exposition qui ne distinguait en aucun cas ces artistes. Ce fut la première des initiatives  promouvant le handicap au travers de la pratique artistique. L’exposition a duré un mois, et nous avons reçu les présidents du Sénat et de l’Assemblée Nationale, des ministres, des industriels, de grands artistes...

Et, pour la petite histoire, le jour du vernissage, le Président François Mitterrand rentrait du G7. Il arrive à la porte de la chapelle, avise certains ministres qui étaient aussi présents – MM. Evin, Ministre de la Santé, Soissons, Ministre du Travail, et quelques autres- et salue tout le monde. Je lui dis : « Monsieur le Président, c’est à moi que revient le redoutable honneur de vous conduire dans cette exposition ». Il me répond : « je sais, je sais. Mais dites-moi comment avez-vous réussi à organiser un Conseil des Ministres restreint ? ». Plus tard, il s’arrête devant le dessin d’une maison, fait par un artiste anglais. Je le lui fais remarquer, lui disant : « Vous voyez monsieur le Président, c’est l’illustration de la politique que vous souhaitez servir : c’est réalisé par un Anglais, et c’est une belle maison qui pourrait devenir commune. » il répond alors : « Je savais que cette UNAPEI était une bonne association ! »