Ils témoignent //

"La culture, clé du Développement Durable", par Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO

Le 02/11/2015

La culture, clé du Développement Durable

Le 25 septembre à New York, les 193 pays membres de l'ONU ont adopté le document d'une trentaine de pages intitulé "Transformer notre monde, programme de développement durable d'ici 2030". Cet ambitieux programme comprend 17 objectifs de développement durable déclinés en 169 "cibles" pour faire évoluer la vie des 8,5 milliards d'habitants à venir, tout en préservant la planète.

A partir du 1er janvier 2016 et sur la base du volontariat, chaque Etat membre commencera à travailler sur ces objectifs, en choisissant les moyens qu'il lui attribuera. Parmi eux, la culture est un vecteur incontournable, comme le rappelait la Directrice générale de l'UNESCO, Irina Bokova, au congrès de Hangzhou en mai 2013.

"L'UNESCO milite depuis longtemps pour la reconnaissance du lien entre culture et développement durable. La conférence de Mexico, en 1982, à montré l'importance de ce lien. Elle a donné la première vision globale de la culture, au-delà des beaux arts,comme l'ensemble des traits distinctifs d'une société, source d'épanouissement individuel et collectif.

Il y a plus de 15 ans, en 1998, à Stockholm, l'UNESCO adoptait un plan d'action précis, pour libérer le potentiel de la diversité culturelle, du secteur culturel, comme facteur d'identité, de cohésion, et comme source de créativité, de revenus et d'emplois dans le tourisme, l'artisanat, les industries créatives.

 

15 ans plus tard, les résultats sont là : la culture, ca marche!

Je suis fascinée par le choix de nombreux pays de mettre la culture au coeur des stratégies nationales de développement (...)

Une nouvelle économie émerge au niveau niveau mondial, et les industries créatives affichent des taux de croissance à deux chiffres en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie.

Et ce n'est pas seulement un enjeu économique. La culture n'est plus une marchandise. 

Valoriser la culture, c'est valoriser les peuples, libérer l'estime de soi, l'énergie créative qui donne envie de se dépasser, qui permet d'inscrire le développement dans la durée.

Dans les pays en crise, à la recherche de leviers pour soutenir ou relancer la croissance, la culture offre des solutions.

Dans les sociétés métissées et souvent fragmentées, la culture est un moyen de renforcer la cohésion, d'encourager le dialogue.

Nous voyons des pays ravagés par les conflits, la Lybie, le Mali, s'appuyer sur l'héritage de leur patrimoine culturel pour se reconstruire, chercher les voies de la réconciliation.

 

C'est un changement complet de paradigme.

Lorsqu'on cherchait la croissance rapide, la culture pouvait être reléguée au second plan.

Lors de la déclaration du Millénaire, en 2000, aux Nations Unies, la culture a été oubliée dans le débat comme si l'humanité pouvait s'épanouir sans la culture.

Mais ce qui est en jeu désormais; ce n'est pas le développement seulement, mais le développement durable et inclusif, et la culture est notre meilleur atout.

En moins de 10 ans, elle s'est imposée dans les politiques publiques, démontrant son potentiel économique et social.

L'UNESCO s'est mise en première ligne de cette mutation, et ce savoir faire, nous devons impérativement l'intégrer dans la stratégie mondiale pour le développement durable après 2015."

 

 

Au cours de la cérémonie d’ouverture du troisième Forum mondial Unesco de la Culture et des Industries créatives à Florence en 2014, Irina Bokova réaffirmait que la culture est un moteur de créativité, d’innovation et donc de croissance mais aussi d’inclusion et même de justice sociale. Avant l’adoption des ODD. Ses arguments n’en sont que plus forts aujourd’hui.

 

Les biens et services culturels ne sont pas des marchandises comme les autres.

" Ils sont à la fois des sources d’emplois et de revenus… de la boutique de musée aux jeux vidéos, du tourisme à l’industrie du cinéma. En seulement dix ans, le commerce mondial des biens et services culturels a doublé, et dépasse aujourd’hui 620 milliards de dollars.

Mais la valeur des biens et services culturels n’est pas seulement économique : ils portent aussi des repères, source d’épanouissement personnel et de confiance collective.

Cette double dimension intéresse les sociétés en crise car les difficultés qu'elles traversent, en Europe notamment, ne sont pas seulement économiques, mais aussi sociales, et il faut retrouver des moteurs de cohésion et la culture offre des réponses.

 

Ce n’est pas un hasard si, en Europe, plusieurs pays ont misé sur la culture pour sortir de la crise, en Espagne, en Irlande, en Islande et ailleurs.

Ils y consacrent des efforts importants, pour développer des filières dans l’artisanat, la création, la mode, les industries audiovisuelles, le tourisme.

Ces exemples montrent qu’en dépit des difficultés, rien n’est impossible à un pays quand il a confiance, et cette confiance vient de la culture, de la conscience qu’il a de ses réussites passées, de sa diversité culturelle qui lui offre de nouvelles façons de rebondir et de se réinventer.

Les économies émergentes aussi misent sur la culture, pour inscrire leur croissance dans la durée, en tirant le maximum de leurs immenses ressources culturelles et créatives.

Je pense à la Chine, qui investit dans les villes créatives, dans les institutions culturelles pour valoriser les territoires.

Je pense à l'Inde et son cinéma.

Je pense à l'Indonésie, ou les industries créatives représentent 10% du PIB national.

Une nouvelle économie créative émerge au niveau mondial, dont l'UNESCO a tracé les contours dans le rapport mondial sur l'économie créative publié en 2013.

C'est un phénomène nouveau.

Il faut le reconnaître, le dialogue entre les professionnels de la culture et ceux du développement, n'a pas toujours été simple. L'UNESCO a conçu des outils pour les réconcilier : des Conventions culturelles, dont la Convention de 2005 sur la diversité des expressions culturelles, le programme des villes créatives, les programmes de soutien aux créateurs et aux acteurs du patrimoine.

 

La culture est le pétrole des pays qui sont riches de leur histoire et de leurs talents.

Dans une économie mondiale de la connaissance, ceux qui font le choix d’y investir font le choix de l’avenir.

(…) En Italie par exemple, le tourisme s’ajoute aux industries de la mode, les métiers de l'art, du design et la filière culturelle dans son ensemble représente plusieurs centaines de milliers d’emplois, le plus souvent locaux, ancrés dans un terroir, un savoir-faire, un environnement créatif.

Ce capital ne se délocalise pas, il se transmet.

Ce capital ne se dévalue pas, il se renouvelle dans le temps.

Une grande partie de ce capital se crée dans les villes, qui sont justement des laboratoires créatifs où l’on peut se rencontrer, confronter des idées et en faire naître de nouvelles, dans une gigantesque émulation créatrice.

Et c’est évidemment un symbole fort d’être ici, en Italie, où est née la « piazza », la place publique moderne, dont le plus bel exemple est situé juste en dehors de ce palais magnifique, comme un symbole des liens intimes entre le développement urbain et le dynamisme culturel. "

 

Propos recueillis par Nathalie Dollé